Quand je pense à la politique stagnante de mon pays, je me rends compte que ce Congo est en tout cas malade de ses hommes. Pas de ses rivières trop nombreuses, pas de son sous-sol riche qui pourrait nourrir toute l’Afrique, non…
Mais bel et bien de ces hommes-là, ces acteurs politiques et sociaux qui, dans leur quête éperdue de pouvoir ou de notoriété, finissent par faire passer une rébellion armée pour un mouvement romantique, presque héroïque. Ils rejoignent la lutte de Corneille Nangaa et ses compagnons.
Roméo et Juliette auraient pu être congolais : lui, fils du peuple ; elle, idéaliste perdue dans les méandres des réseaux sociaux. Leur histoire ? Une belle entourloupe avec kalachnikov.
Moi, je vous le dis franchement : si je n’étais pas doté d’un minimum de lucidité, je finirais par croire — comme certains — que sauver le Congo passe désormais par un cessez-le-feu signé à coups de fusils, par un putsch charmant mené par des généraux bardés de médailles obtenues sur le dos des veuves, ou par une déclaration d’amour à une cause qui sent plus le pétrole que le bonheur.
Je regarde, impuissant mais observateur aigu, ce bal masqué de l’engagement où les masques changent plus souvent que la météo à Kinshasa.
Hier encore, ils brandissaient des pancartes en criant « Réveillez-vous ! », aujourd’hui, ils embrassent avec ferveur le canon d’un fusil rebelle, comme s’il allait leur offrir la démocratie sur un plateau d’or.
Et moi, j’ai envie de demander : » Mais, dans quel roman êtes-vous donc entrés ? Un polar ? Une tragédie grecque ? Ou pire… encore, une telenovela politique ? ».
Des journalistes, des pasteurs, des médecins, des avocats, des militants, des élus locaux, des opposants repentis, et même des anciens proches du pouvoir se découvrent soudain une vocation militaire.
Non contents d’avoir été un temps dans un camp, ils ont décidé de jouer les sauveteurs de la patrie, prêts à renverser un régime — le vôtre, le mien, le nôtre — au profit d’un autre dont on ne connaît ni les intentions profondes, ni les comptes bancaires secrets, ni les liens troubles avec des forces extérieures qui ne chantent jamais pour la paix, mais plutôt pour le profit.
Et dire que certains affirment le faire pour la patrie. Ah bon ? Vraiment ?
Et depuis quand la patrie se défend avec des armes payées par des voisins auxquels on reproche justement de piller nos ressources ? Depuis quand le salut de notre sol passe-t-il par des combattants qui, hier encore, violaient, pillaient, enrôlaient des enfants soldats ? Des crimes qualifiés de « graves » par l’ONU, mais que certains préfèrent qualifier de « nécessaires sacrifices » dans la quête du pouvoir.
Moi, je me souviens de certains visages que j’évite de citer nommément dans nos villes de Bukavu et Goma.
Ce journaliste qui, il y a quelques mois, clamait haut et fort que » sans presse libre, point de démocratie « .
Aujourd’hui, il arbore le treillis, interviewe des autorités issues de cette rébellion sans poser la moindre question gênante, et défile fièrement sur les photos officielles, micro en main. Ce journaliste est aujourd’hui prêt à tout pour défendre sur des chaînes de télévision les couleurs de ce mouvement rebelle qu’il sait, en un mot comme en mille, qualifier de salutaire. Bravo, l’indépendance de la presse !
Et ce pasteur qui, chaque dimanche, appelait à la prière et au pardon, et qui maintenant bénit les armes avant les opérations militaires. » Seigneur, protège-nous tandis que nous pulvérisons le péché gouvernemental « .
C’est sûr, Dieu doit adorer cette nouvelle prière de combat.
J’ai aussi entendu parler d’un médecin, formé à sauver des vies, qui soigne désormais celles qui doivent survivre pour mieux tuer demain. Ou alors, prodiguer des sages conseils de santé aux combattants de son camp. Il paraît qu’il le fait par conviction.
Moi, j’appellerais ça une mutation professionnelle radicale. D’un côté, le serment d’Hippocrate, de l’autre, le code de conduite d’un groupe armé. Entre les deux, il a choisi… et ce n’est pas Hippocrate.
Les militants des mouvements citoyens, eux, après avoir bravé la police pour exiger des élections transparentes, s’enrôlent maintenant dans le mouvement où les bulletins de vote sont remplacés par des grenades. Quel changement de paradigme ! Du pacifisme militant à la guerre totale, il n’y a qu’un pas… et beaucoup de postes à prendre.
Force est d’admettre qu’on ne rejoint pas une rébellion juste pour l’amour du pays. Oh non ! Derrière chaque prise d’arme, il y a une promesse de partage : le pouvoir, les postes, les contrats, les privilèges.
Pour cela, j’ai vu des gens nommés gouverneurs, maires, administrateurs territoriaux, non pas pour leurs compétences, mais pour leur capacité à se frayer un chemin dans le chaos. Comme si le sang versé pouvait servir de CV.
Il faut dire ce qui est : dans ce pays, on excelle dans l’art du caméléon. Rouge, jaune, bleu, vert – qu’importe la couleur du moment, tant qu’elle permet de rester visible, audible, influent, employable.
On change de camp comme on change de chemise, on revient habillé différemment, mais toujours avec la même intention : gravir les échelons, coûte que coûte. Même si cela implique de marcher sur les corps brisés de ceux qui n’ont pas eu le luxe de choisir.
Alors oui, coup de cœur politique… Quelle drôle d’expression quand on y pense. Parce qu’il s’agit bien d’un amour fou, irraisonné, presque pathologique. Une relation passionnée avec une cause qui ne demande pas votre avis, qui vous utilise, vous jette, vous recrute, vous transforme, vous instrumentalise.
Et quand vient la chute, eh bien, on change à nouveau de camp, on sourit devant les caméras, on fait une déclaration de soutien, on se livre à la presse, on crée un think tank, on devient consultant, expert international, conseiller spécial… et l’histoire continue.
Moi, je reste là, spectateur ironique de ce coup de théâtre nauséabond, cherchant en vain un héros qui oserait dire que le Congo ne se libère pas par les armes, mais par les idées, par les œuvres, par les choix courageux et durables. Pas par des coups d’éclat suivis de coups de feu.
En attendant, je continue à observer, à rire jaune, à pleurer sec, à espérer. Car ce Congo-là, le mien, celui de la musique, de la Rumba Congolaise, de la danse, de l’intelligence, de la résistance vivante, existe encore. Il vit dans ceux qui construisent sans détruire, qui parlent sans mentir, qui agissent sans calcul. Il vit malgré eux.
Et si un jour, par miracle, la paix revenait, j’espère que tous ces nouveaux rebelles iraient cultiver la terre, écrire des poèmes, ou simplement porter secours à ceux que leurs idéaux passagers auront laissés derrière. Trop tard peut-être. Mais un peu mieux que jamais.
Victor Hugo L’Apprenti
L’écrivain du peuple











