En cent jours, on peut faire un tas de choses. On peut écrire un roman, apprendre à jouer de la guitare, ou même tomber amoureux trois fois (ça dépend des tempéraments).
On peut aussi, si l’on en croit les promesses tonitruantes des nouveaux maîtres de Goma, « libérer », « redresser », « moderniser »… bref, sauver la RDC d’elle-même, ou carrément la région du Kivu.
Mais, en cent jours, il semblerait que les rebelles de l’AFC/M23 aient choisi une autre voie : transformer Goma en une sorte de parcours du combattant pour civils, où chaque matin est une victoire sur la peur, chaque pas, une prière silencieuse, et chaque nuit, un saut dans l’inconnu.
Cent jours. Cent » malheureux » jours seulement après leur entrée triomphale dans la ville — sous les yeux médusés de la communauté internationale et les applaudissements discrets de certains diplomates rwandais —, les habitants de Goma découvrent avec effarement ce que signifie être « libérés » par des hommes armés mais sans projet, ni vision, ni respect pour la vie humaine. C’est le constat partagé par de nombreux analystes et habitants de cette ville volcanique.
« La sécurité d’abord« , avaient-ils dit…
Ah oui, la sécurité. Quel joli mot ! On pensait à des patrouilles rassurantes, à des barrières dissuasives, à une police citoyenne bienveillante.
Mais, non. Ici, la « sécurité« , c’est plutôt : des solda partout, des fusils braqués vers les civils, des perquisitions nocturnes, des arrestations arbitraires, et des disparitions inexpliquées.
Sans conteste, les habitants vivent sous la surveillance constante des rebelles, comme dans un mauvais épisode de série dystopique, sauf qu’il n’y a pas de télécommande pour arrêter le cauchemar.
Comme on le remarque, chaque coin de rue, chaque marché, chaque quartier semble avoir son détachement militaire, ses regards suspicieux, ses questions absurdes : « Tu es qui ? D’où tu viens ? Où tu vas ? Pourquoi t’es souriant ? ».
Des centaines de jeunes traînés, ou portés disparus. Dieu seul sait où. Ces jeunes sont souvent accusés de tout et de rien. FDLR ? FARDC ? Wazalendo ? Ou simplement trop noirs, trop pauvres, trop proches de la frontière ? Peu importe les preuves, ici, c’est l’accusation qui suffit, la peur qui justifie, la violence qui répond.
Et si vous avez le malheur de porter un nom qui sonne trop hutu, ou un accent qui ne plaît pas, ou simplement l’air suspect d’un innocent, alors là… vous entrez dans la liste noire. Et cette liste-là, contrairement aux autres, ne mène jamais à une invitation VIP. Comprenne qui pourra.
L’économie, ce rêve brisé qui me préoccupe.
C’est, en tout cas, l’autre promesse alléchante : celle de relancer l’économie locale, de redonner vie au commerce, de dynamiser les activités minières, d’encourager les entrepreneurs, de prêter mains fortes aux parents impliqués dans le petit commerce informel.
Ah ah ah. Pardon, laissez-moi rire un peu de cette promesse de redorer le blason de l’économie. Car si l’économie pouvait mourir de rire, elle serait déjà six pieds sous terre.
Les banques sont fermées, les guichets automatiques muets, les distributeurs de billets ressemblent à des statues de musée, et les gens se demandent soudainement pourquoi ils ont travaillé toute leur vie pour voir leurs économies figées dans un compte inaccessible.
Et pendant ce temps, les rebelles imposent des taxes nouvelles sur tout : sur le poisson du lac Kivu, sur les sacs de manioc, sur le charbon, sur les taxis-motos, sur la sueur des vendeurs ambulants, sur les larmes des portefaix, sur les maigres revenus des pauvres. Bientôt, ils taxeront même les rêves.
Pendant ce temps, » le dollar vaut désormais plus que les dieux « , puisque personne ne fait plus confiance au franc congolais.
Comme d’aucuns le savent, un sac de 100 kg de farine coûtera prochainement le prix d’un mois de salaire minimum dans une zone conquise si rien ne change. Le pain, c’est devenu un luxe. Et le carburant ? Disparu. Tout comme les camions de ravitaillement bloqués aux frontières invisibles de cette guerre sans fin.
Des droits humains ? Pas dans notre catalogue !
Toujours selon les autorités locales et des rapports humanitaires accablants, les violations des droits humains se multiplient à un rythme effrayant. Meurtres. Viols. Exécutions sommaires. Enlèvements. Recrutements forcés. Des jeunes emmenés de force dans des camps militaires, transformés en soldats ou en chair à canon. Des femmes violées au nom de la conquête. Des enfants volés à leur innocence,…
Mais, attention : ici, les bourreaux portent souvent l’uniforme, arborent fièrement leur grade et parlent avec assurance de « discipline militaire ». Comme si la torture pouvait être disciplinée, comme si un viol pouvait être réglementé.
Quelques étincelles de résilience…, ça donne à espérer.
Il faut bien reconnaître que malgré ce chaos, la population tente de survivre. Les écoles ont rouvert, bravant l’insécurité et le manque de moyens.
La navigation sur le lac Kivu a repris, comme un fil ténu reliant Goma à Bukavu, deux villes meurtries mais toujours debout.
Mais, l’aéroport reste fermé. C’est dire si la ville respire librement. Elle respire surtout dans la crainte, avec un masque de peur et un cœur battant à l’idée du lendemain.
Diplomatie, dialogue, désamorçage… et toujours pas de solution
Actuellement, les discussions diplomatiques traînent en longueur, les communiqués fleurissent comme des roses mortuaires, les médiateurs passent de réunion en réunion, de Genève à Nairobi, de Kinshasa à Washington, de Kigali à Doha, tandis que sur le terrain, les balles continuent de parler plus fort que les mots.
Les combats reprennent ici et là, de nouveaux territoires tombent, et les forces loyalistes semblent parfois plus occupées à défendre des discours qu’à protéger des vies. L’armée burundaise, quant à elle, joue les renforts intermittents, quand elle n’est pas accusée de pillages.
Quant à la force régionale, elle assiste à la scène depuis ses miradors, comme un spectateur poli qui n’ose pas interrompre la pièce, même quand le scénario dérape tragiquement.
Et maintenant, quid de la liberté promise ?
Alors, chers libérateurs, si je peux me permettre une petite question : la liberté, c’était bien ça, hein ?
C’était bien de fermer les banques, de terroriser les populations, de piller les marchés, d’exécuter les innocents, de recruter des enfants, de couper les routes, de ruiner l’économie, de faire fuir les habitants, de mentir effrontément, de dominer sur tout ce qui bouge et respire ?
Parce que si c’est ça, la liberté, mieux la libération, alors pardonnez-nous d’affirmer que le peuple préférerait encore un peu de médiocrité politique à la révolution si terrifiante et sanglante.
Cent jours. Cent jours de souffrance. Et pourtant, la population du Nord-Kivu continue de tenir bon. Elle rit, elle pleure, elle survit. Elle espère. Contre toute logique. Contre toute raison.
Mais, combien de temps encore faudra-t-il compter les morts, les exilés, les prisonniers ? Combien de nuits sans sommeil, combien de prières inaudibles, combien de mères cherchant leurs fils parmi les cadavres à la morgue ?
Un jour, l’histoire racontera comment, en 100 jours, Goma a basculé. Pas dans la lumière. Non, dans le silence complice d’une humanité qui regarde, hoche la tête, et continue son bonhomme de chemin.
Cela étant dit, à ceux qui osent encore parler de libération, de nouvelle ère, de paix conquise, je dis simplement :
Regardez Goma. Regardez les yeux des enfants. Écoutez les pleurs des mères.
Et ensuite, osez répéter vos mensonges.
Non, Goma n’est pas libre.
Pour de nombreux observateurs comme moi, l’évidence saute à l’oeil :
» Goma est occupée. Et tant qu’elle le sera, personne ne pourra parler de victoire sans cracher par terre « .
Libération, où es-tu ?
Goma attend toujours.
Victor Hugo L’Apprenti
L’écrivain du peuple











