Cela fait plusieurs années maintenant que je vois se répandre un discours simpliste, voire caricatural, dans les rues de Kinshasa et celles du Congo profond, sur les réseaux sociaux, dans les bars et même dans certains milieux intellectuels. Un refrain lancinant semble s’être installé comme une vérité incontestable : ‘ Le Congo va mal ? C’est la faute au Rwanda ! Kagame a tout détruit ici, il est l’unique responsable de notre malheur ‘.
Bien entendu, personne ne peut nier les crimes du régime rwandais en RDC. Personne ne peut fermer les yeux sur les violations de droits humains perpétrées par ses forces armées ou celles de ses groupes armés affiliés connus de tous.
Personne ne peut excuser l’ingérence militaire répétée, les pillages systématiques des ressources congolaises, ni les massacres commis au nom d’un projet géopolitique expansionniste. Ce serait mentir, trahir la mémoire des victimes, et prostituer la vérité historique.
Mais, soyons honnêtes. Soyons lucides. Et surtout, soyons courageux. Si l’on veut vraiment comprendre pourquoi le Congo continue de sombrer, année après année, mandat après mandat, sans jamais réussir à se relever, il faut aussi regarder en face ce que nos propres élites politiques ont fait, ou plutôt, n’ont pas fait depuis l’indépendance.
Alors, osons poser les vraies questions :
Est-ce le régime rwandais qui empêche nos dirigeants de construire des routes dignes de ce nom, des écoles où les enfants peuvent apprendre sans risquer que le toit leur tombe sur la tête, des hôpitaux équipés pour sauver des vies plutôt que de les laisser s’éteindre sous prétexte de manque de médicaments ?
Est-ce le régime rwandais qui impose à nos ministres et députés des salaires indécents, des avantages honteusement excessifs, alors que les militaires, les enseignants, les infirmiers, les fonctionnaires vivent dans une misère presque animale, avec des paies versées, souvent en retard, souvent incomplètes ?
Est-ce le régime rwandais qui signe les chèques pour les détournements scandaleux de centaines de millions de dollars chaque année ? Est-ce Paul Kagame qui décide de dépenser des fortunes dans des contrats bidon, des marchés fictifs, des projets pharaoniques avortés, pendant que les Congolais meurent de Mpox, de choléra, de faim, de négligence ?
Non, messieurs, non mesdames, ces crimes-là, ce sont bien nos frères congolais, nos compatriotes, nos soi-disant représentants et dirigeants qui les perpètrent. Avec cynisme. Avec arrogance. Avec impunité.
Prenons un exemple concret, criant de réalité : la Province du Sud-Kivu.
Depuis plus de quarante ans, le territoire de Shabunda, distant de seulement 468 km de Bukavu, reste coupé du monde. Pour atteindre Kigulube, à peine 174 km plus loin, il faut six mois de voyage périlleux dans une Jeep bringuebalante, en priant Dieu que les pneus tiennent bon… et que les bandits armés ne vous trouvent pas trop sympathique. Le calvaire semble surréaliste, mais c’est bien notre sort de tous les jours.
Et Bukavu-Goma, à seulement 194 km ? Une distance ridicule sur une carte. Mais, dans la réalité, impossible de relier les deux villes par la route nationale. Il faut passer par le Rwanda, pays dont les routes sont asphaltées, modernes, entretenues. Même chose pour Kamanyola, Uvira, Fizi. Des trajets de quelques heures deviennent des expéditions épiques. Et encore, si on veut arriver vivant.
L’état de nos routes n’est pas simplement une question d’infrastructures. Non. C’est un indicateur fiable de l’état de notre pays depuis l’indépendance. L’état de nos routes raconte notre déclin, notre incapacité structurelle à gouverner autrement qu’en mangeant, volant, trichant.
Parce que si on ne sait même pas goudronner une route reliant deux grandes villes, comment espérer construire une Nation ?
Ah, la Nation congolaise… ce rêve inachevé, cette promesse encore et toujours stérile. Combien de générations avons-nous sacrifiées sur l’autel de l’incompétence, de la corruption, de la mauvaise foi politique ? Combien de jeunes ont dû fuir leurs villages, leur province, leur pays, parce qu’il n’y avait rien, absolument rien de reluisant pour les retenir ?
Je ne défends pas le Rwanda. Je ne cautionne pas ses ingérences, ses ambitions régionales, ses manipulations. Mais, je refuse aussi de voir mon pays se transformer en bouc émissaire permanent, où tous les maux sont imputables à un seul homme, un seul pays, tandis que chez nous, on continue de jouer aux rois de pacotille, sans couronne, sans peuple digne, sans honneur mérité.
Qu’on se le dise ! Si le Rwanda arrive à tenir son pays, à investir dans l’éducation, dans la santé, dans les infrastructures, dans la sécurité, malgré un passé sanglant, notamment ce génocide qui aurait pu briser n’importe quel État, alors pourquoi le Congo, riche comme un continent, ne pourrait-il pas faire de même ?
La réponse, elle est facile à trouver, et elle fait mal : parce que nos dirigeants ne veulent pas construire une Nation. Ils veulent juste profiter de la machine étatique comme d’un distributeur automatique de richesses personnelles.
Ce que je pense est que la Patrie, notre mère nourricière, n’est pas leur priorité. Le pouvoir, oui. L’argent, oui. Le prestige, oui. Mais, le peuple ? Ah, le peuple, lui, doit attendre. Toujours attendre.
Il y a une célèbre phrase d’un auteur qui dit : » Le nationalisme est une étape nécessaire dans la lutte pour la conscience nationale. »
Cependant, force est de constater que chez nous, le nationalisme se limite trop souvent à pointer du doigt l’ennemi extérieur, sans jamais vouloir affronter l’ennemi intérieur : celui qui dort dans les villas de la Gombe, dans les comptes bancaires de Washington, dans les jets privés qui font le tour du monde après avoir évité les radars de la démocratie.
Alors, non, le Congo ne va pas mal uniquement à cause du Rwanda. Le Congo va mal parce que nous autres Congolais, nous n’avons pas su ou voulu construire un État juste, fort, transparent.
Nous avons préféré cultiver la division, nourrir les clans ou les clivages, favoriser les copains, enrichir les alliés, punir les opposants. Et pendant ce temps, les routes se fissurent, les écoles s’effondrent, les hôpitaux manquent de draps, et les espoirs d’un avenir glorieux pour ce pays de Lumumba s’évaporent.
Peut-être qu’il est temps de cesser de chercher des excuses là où il n’y en a pas. Peut-être qu’il est temps de regarder le miroir en face, et d’y reconnaître nos propres responsabilités. Peut-être qu’il est temps de dire assez de mensonges, assez de promesses creuses, assez de comédie politique.
En vérité, si le Congo veut un jour redevenir ce qu’il peut être, donc une grande puissance africaine, un modèle de développement, il faudra bien qu’un jour, ses dirigeants cessent de se comporter comme des voleurs de bas étage, et qu’ils assument enfin leurs responsabilités. Pas demain. Pas après-demain. Maintenant.
Sinon, que le Rwanda vienne ou parte, que Kagame soit éternel ou mortel, le Congo continuera de se noyer dans sa propre inertie, sa propre hypocrisie, sa propre absence de volonté collective.
Et ce jour-là, personne ne pourra plus accuser le voisin. Parce que le plus grand ennemi du Congo, ce n’est pas le Rwanda. C’est nous-mêmes. L’homme est un loup pour l’homme, dit-on. Voilà la triste évidence matérialisée en RDC.
Victor Hugo l’apprenti
L’écrivain du peuple











