Il fut un temps où les mots comme « libération », « justice », « dignité » ou « gouvernance nouvelle » accompagnaient chaque communiqué du mouvement rebelle AFC-M23. Ces termes étaient brandis comme des étendards, promettant une rupture radicale avec les pratiques corrompues du pouvoir central de Kinshasa.
Cependant, dans les rues de Bukavu, dans les forums en ligne et même au cœur même de la hiérarchie rebelle, c’est un autre langage qui s’impose : celui de l’indignation, du désenchantement, voire de la trahison.
Le coup de tonnerre vient d’un courrier interne signé par Mwami Radjabu Rugishi Shamwesi, haut cadre de l’AFC-M23. Ce document, à la fois courageux et alarmant, accuse ouvertement le gouverneur militaire du Sud-Kivu sous occupation rebelle, Emmanuel Birato, de gestion dilapidatrice au sein de la direction provinciale de la Société Nationale d’Électricité (SNEL).
Selon lui, Birato ordonnerait de prélever des montants importants sans justification transparente ni traçabilité financière. En somme, un détournement à ciel ouvert.
Face à cette situation, Shamwesi demande l’éviction immédiate de Birato, ainsi qu’une enquête approfondie pour audit des recettes et dépenses depuis la chute de Bukavu.
Une demande qui, bien que justifiée, a eu un écho inattendu : non pas une sanction, mais une promotion. Birato est promu à un nouveau poste clé — directeur en charge des études, planification, promotion et climat des affaires et investissements.
Un mouvement pris en flagrant délit d’hypocrisie
Cet épisode dévoile une réalité dramatique. Il ne s’agit plus seulement de dénoncer un individu, mais bien de remettre en cause la crédibilité d’un mouvement entier.
Comment un groupe politico-militaire qui se réclame de la révolution peut-il tolérer, voire récompenser, un homme accusé de piller les maigres ressources publiques ? Comment faire croire à un peuple assoiffé du changement qu’on veut le libérer, alors qu’on s’empare de ses deniers ?
Les internautes n’ont pas tardé à réagir. Leurs voix, souvent anonymes mais toujours puissantes, traduisent une colère sourde, hyper grandissante :
« Comment il peut être promu à un nouveau poste alors qu’il est accusé de voler dans la caisse de l’État ? » Serge, internaute indigné.
« Cette fois-ci, le mouvement que nous croyons être de la révolution prouve qu’il est plutôt celui de la démolition. Pourquoi gratifier un coupable au lieu de le condamner ? Comme il est éjecté de son poste de gouverneur, cela veut dire que les accusations portées contre lui sont vraies et irréfutables. Quel exemple de la révolution dans cette façon de faire ? On ne fait qu’accentuer la démolition du Sud-Kivu à notre grande surprise » Anita, internaute de Bukavu.
« Ce détournement de fonds par le gouverneur rebelle vient saper l’image de toute la lutte menée par le M23. Ce n’est pas sérieux que les libérateurs eux-mêmes se permettent de ruiner une province qu’ils ont la prétention de reconstruire. Où est la différence avec le régime de Kinshasa qu’ils combattent, et dont les ministres se distinguent par le vol des millions de dollars ? » Bonheur, internaute de Goma.
Ces commentaires, exprimés sur X (anciennement Twitter), Facebook et WhatsApp, ne reflètent pas seulement une désillusion passagère. Ils traduisent une fracture profonde entre les attentes populaires et la réalité du pouvoir exercé par les rebelles.
Quand la révolution devient une farce
L’histoire regorge d’exemples où les mouvements révolutionnaires, après avoir renversé un régime, finissent par reproduire les travers qu’ils avaient juré d’éradiquer.
La France de Robespierre, le Congo de Mobutu, l’Angola de Savimbi… tous ont connu ce cycle fatal : la promesse d’un monde meilleur suivie de la cruelle déception.
Aujourd’hui, l’AFC-M23 semble s’engager sur cette pente glissante. Les images de soldats imposant des taxes arbitraires, les arrestations ciblées, les nominations politiques opaques, le chômage forcé à des milliers de compatriotes, des cas de torture, des malversations financières … tout cela dessine un tableau peu glorieux.
Et maintenant, ce détournement à la SNEL, institution vitale dans une province où des millions de citoyens vivent encore dans l’obscurité faute d’accès à l’électricité.
Pendant ce temps, la population du Sud-Kivu, longtemps ballottée entre guerres, occupations et promesses politiciennes, commence à se poser des questions existentielles :
Qui protège-t-elle vraiment ? À quoi sert cette rébellion ? Qui profite de ces nouvelles structures de pouvoir ?
Devant ces interrogations, les autorités rebelles répondent par le silence ou par des nominations qui sentent l’autoprotection.
Le problème dépasse désormais les frontières du Sud-Kivu. C’est toute l’image du M23 qui vacille. Un mouvement qui ambitionne de peser sur le destin national ne peut se permettre de perdre la confiance de ceux-là mêmes qu’il dit vouloir défendre. Car, si les rebelles ne sont pas capables de respecter leurs propres principes dans les zones qu’ils contrôlent, pourquoi le feraient-ils dans un pays tout entier ?
Révolution ou démolition ?
La question brûle les lèvres. Le détournement allégué à la SNEL n’est peut-être qu’un épisode dans une longue série. Cela de note d’une vérité incontournable : quand on vole les fonds publics en pleine lumière, quand on récompense les présumés voleurs au lieu de les juger, quand on ignore la souffrance populaire pour mieux l’exploiter, on ne construit pas une révolution. On jette les bases d’un naufrage moral, d’une démolition.
Est-ce là le visage de la « nouvelle gouvernance » promise par l’AFC-M23 ? Ou simplement une transition vers une nouvelle caste de dirigeants en quête de pouvoir et d’argent ? Si rien ne change, le peuple, muet aujourd’hui, parlera bientôt dans la rue, advienne que pourra.
Pour reprendre la sagesse d’un autre temps : « Ce n’est pas avec de bonnes intentions qu’on construit un État, c’est avec de bons actes « .
Et pour l’instant, force est d’admettre que les actes commencent à parler contre l’AFC-M23 au Sud-Kivu. L’avenir nous en dira plus.
Victor Hugo l’apprenti
L’écrivain du peuple











